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Livres
2 décembre 2007
Candide Proulx

Vous rappelez-vous cette prof du secondaire qui avait bu un café dans lequel des étudiants pendables avaient mis un acide? C’est exactement l’effet que procure la cinquième parution des éditions Coups de Tête, Les Territoires du Nord-Ouest de Laurent Chabin. On pense se distraire une couple d’heures en lisant un roman de gare, on se retrouve en pleine vision d’horreur avec en bouche le goût du sang.

Les Territoires du Nord-Ouest naît de l’imagination d’un utopiste honni et d’une compagnie minière assoiffée de main-d’œuvre bon marché. Là-bas, c’en est fini de «l’incertitude de l’avenir, la peur de mal se vendre, de ne plus plaire au marché, de se faire remplacer par un moins cher». Grâce à l’esclavage volontaire, vous pouvez dorénavant vivre pleinement une vie de labeur. Voilà pour le pamphlet touristique. Sur place, la réalité est autrement plus crue. Les combats de gladiateurs entre hommes et ours destinés à juguler l’agressivité de milliers d’ouvriers en mal de distraction ne suffisent plus. Sous l’impulsion d’un animateur télé cynique et visionnaire, ils seront remplacés par un cirque plus extrême encore: un jeu de rôle macabre et total dans lequel, non content d’être esclave, on peut aussi être le bourreau de quelqu’un.

Laurent Chabin signe une fable politique imaginée depuis un séjour en Alberta. «À l’origine, c’était une nouvelle appelée Far West inspirée de l’immigration dans l’Ouest canadien, d’un empire [pétrolier] qui se construit sur l’esclavage, sur l’exploitation du sol et des gens.» La fable postule qu’il existe une manne insoupçonnée de travailleurs prêts à se rendre esclaves. «Les pieds dans la merde et les mains dans la glace en échange d’une gamelle et d’un pack de bière, c’est le paradis pour ceux qui n’ont rien dans le ventre.» Et surtout que les esclaves n’ont pas l’impression d’en être un si on leur confie le fouet de temps à autre…

Roman d’anticipation? Traité de management? Chabin se défend bien d’avoir écrit une utopie. Ce serait plutôt d’une dystopie. «C’est caricatural, comme 1984 de George Orwell», dit l’auteur. Impossible en effet d’ignorer la parenté entre les deux œuvres: même ambiance carcérale, même dispositif de surveillance, même dislocation entre la réalité et la fiction. Tout ça sous le couvert d’une esthétique à mi-chemin entre le film d’horreur et le jeu vidéo. Et si Les Territoires du Nord-Ouest se fait court (seulement 81 pages), cela ne peut qu’accentuer la densité du propos et la force de frappe de l’histoire. «J’ai voulu écrire un livre de la même façon que Picasso a pu peindre Guernica, comme un grand coup de poing dans la figure.» Et coup de poing il y a, croyez m’en.

Alors si vous cherchez une lecture lors de votre prochain transport en autobus voyageur, prenez un aller simple pour Les Territoires du Nord-Ouest. Mais attention, vous n’en reviendrez pas…

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