2 décembre 2007
Felix B. Desfossés
C’est une question classique. Qui fut le premier groupe punk? Au Québec, après Danger, qui lance un album plutôt glam rock en 1977, il faut attendre 1978 et les 222’s pour parler du premier groupe punk d’ici. Demeurés dans l’ombre depuis leur séparation en 1981, un regain d’intérêt se fait sentir depuis quelque temps, notamment avec le lancement de la compilation CD The 222’s Montreal Punk 78-81 en 2006. Disparition du premier chanteur, enregistrement à la pointe d’un fusil et émeutes sont à l’index du «roman» punk des 222’s tel que décrit par Chris Barry, second chanteur et leader de ces pionniers de la scène punk montréalaise.
Les 222’s voient le jour vers la fin 77-début 78 alors que le mouvement hippie-folk-progressif bat son plein partout au Québec. Ce sont Pierre «Al Clean» Major (guitare), Louis «Louie» Rondeau (batterie), Christian «Chris O’Bell» Belleau (basse) et Jean Frisson (voix), quatre jeunes francophones assoiffés de rock’n’roll, qui fondent le groupe.
La légende de Johnny Frisson
Selon Chris Barry, aujourd’hui journaliste, Jean Frisson était un peu «l’équivalent d’un squeegee punk». «Frisson est allé à New York pour se partir un nouveau groupe. Je crois qu’il n’a pas vraiment réussi… Les seules nouvelles qu’on a eues par la suite, c’est qu’il serait devenu danseur à gogo dans un bar gai», raconte-t-il. En 1978, Frisson a tout simplement disparu sans donner de nouvelles. Y a-t-il des chances qu’il soit encore en vie? «Je crois qu’il doit probablement être mort à l’heure qu’il est… Il ne semblait pas être le genre de personne qui serait ici pour longtemps…», estime Barry. Live fast, die young, c’est ainsi que l’on raconte la légende du mythique Johnny Frisson.
Pionniers punks
Dans la mouvance, Chris Barry, un anglophone de 16 ans fraîchement mis à la porte de son école secondaire pour avoir donné un concert trop osé durant un talent show, prend la place de chanteur des 222’s. Son arrivée concorde avec l’enregistrement d’un premier 45 tours, I Love Suzan/The First Studio Bomb. Pourtant, c’est Louis Rondeau, batteur, qui assure les voix sur l’enregistrement. Ce 45 tours deviendra la première production punk indépendante de l’histoire québécoise. Lancée sur Rebel Records, étiquette fondée par François Doyon, alors gérant des 222’s, les mille copies imprimées de cette première galette trouvent preneurs chez les punks locaux. Les enregistrements studios originaux de ces deux pièces ne se trouvent pas sur la compilation CD The 222’s Montreal Punk 78-81 lancée sur Sonik Chicken Shrimp Records en 2006. Ladite compilation demeure toutefois un album essentiel à la discothèque de tout fan de punk local.
Émeute à McGill
Les 222’s frappent un sommet punk lorsqu’une émeute éclate durant leur prestation au McGill Punk Festival en janvier 1979. «C’était un gros concert, comparativement aux petits shows auxquels nous étions habitués. Il y avait 800 ou 900 personnes. Nous assurions la tête d’affiche. Je crois que The Chromosomes (qui faisaient aussi partie du concert) ont saboté nos amplis. Rien ne fonctionnait quand ç’a été le temps de jouer. Les gens ont commencé à nous lancer des bouteilles de bière, à nous cracher dessus. J’ai donc mis en pratique ce que j’avais appris de l’album live Metallic K.O. des Stooges où Iggy Pop nargue la foule. Je me suis mis à leur dire toutes sortes de conneries comme “vous ne pouvez pas me frapper, bande de losers, etc…”, ce qui n’a pas très bien fonctionné, car une émeute a éclaté», se souvient Chris Barry. C’est donc ainsi qu’a débuté la merveilleuse tradition d’émeutes punks à Montréal… à l’Université McGill!
La poupée qui fait non
Malgré tous leurs efforts, le succès ne vient pas pour les 222’s. Trop glam pour la scène punk montréalaise, ils sont presque ignorés ici. Pourtant, ils sont reconnus ailleurs au Canada. Ils sont même recrutés par la gérance du groupe Teenage Head qui les fait jouer au mythique Max’s Kansas City de New York ainsi qu’en première partie de plusieurs gros noms. Ils tentent donc la chance d’enregistrer avec quelques mafieux de Laval qui leur promettent un succès instantané chez les ados québécois s’ils enregistrent une reprise de La poupée qui fait non, popularisée au Québec par Les Sultans dans les années 60. L’enregistrement va de mal en pis. Les mafieux dirigent tout et n’écoutent pas les idées du groupe. Les quatre garçons tentent de s’obstiner jusqu’à ce que les malfrats sortent un fusil et leur proposent de continuer l’enregistrement sans rouspéter… Ironie du sort, une fois le 45 tours lancé sur étiquette Gamma, les radios commerciales embarquent et ce second simple connaît un certain succès régional. Les 222’s sont invités à plusieurs stations de radio pour en faire la promotion, au grand dam de Barry qui en a tout simplement honte, encore aujourd’hui. Éventuellement, Chris Barry se fait foutre à la porte de son propre groupe par Major, Rondeau et Joe Cerrato (qui remplaçait Belleau à la basse) puisque le trio aspire à un son plus pop…
Après la séparation des 222’s, Chris Barry forme le groupe 39 Steps avec ses anciens comparses Pierre Major et Louis Rondeau. Ils connaissent un succès intéressant avec le morceau Slip Into the Crowd et se retrouvent même au grand écran, dans leur propre rôle, dans le film Hannah and Her Sisters de Woody Allen, en tant que groupe punk qui se produit au CBGB de NYC. Qu’est-ce que Chris Barry retient de plus positif de l’époque des 222’s? «Toutes ces filles qu’on a f****ées!» (Félix B. Desfossés)
The 222’s Montreal Punk 78-81 disponible depuis un bon bout de temps chez Sonik Chicken Shrimp Records