3 octobre 2008
Stéfane Campbell
Pour souligner dix années d’existence à promulguer à bout portant actions et interventions à travers la cité ainsi qu’à dresser des pistes de réflexion aussi saisissantes qu’inspirantes, l’Action Terroriste Socialement Acceptable (ATSA) refait surface une fois de plus cette année et ce, trois fois plutôt qu’une. Tout d’abord, en lançant ATSA: Quand l’Art Passe à l’Action, livre-bilan recensant l’ensemble du corpus de création du tandem fondateur Annie Roy et Pierre Allard, ponctué de textes d’une dizaine d’intervenants notoires de diverses sphères sociales (Steven Guilbeault, Louis Hamelin, Jean Lemire, etc.) invités ici à réfléchir sur la portée de l’organisme. Lancement qui aura lieu conjointement avec l’ouverture du «magasin» CHANGE où l’on pourra y découvrir ou revisiter la production iconoclaste de l’ATSA et questionner l’évolution des problématiques investiguées par le duo d’artistes engagé. Tout cela, bien sûr, précédant l’incontournable États d’urgence, rendu à sa dixième édition et qui, encore cette année, prendra d’assaut la place Émilie-Gamelin du 26 au 30 novembre prochain. Activistes: à vos armes! Annie Roy fait le point.
Après dix ans à promulguer vos interventions, avez-vous l’impression d’être mieux perçus, ou du moins d’être mieux entendus?
Je pense qu’on l’a toujours été. On a fait des interventions qui ont passé la rampe de l’hermétisme. C’est maintenant clair qu’on cherche à brasser des consciences, à briser les frontières de l’ordre établi. Au début, on était nouveaux, les gens questionnaient beaucoup la portée et se demandaient: «sont-ils responsables?». Mais je crois que nous pratiquons une rébellion intelligente, sans détruire, qui laisse les lieux plus propres qu’ils ne l’étaient avant l’intervention. Dans cette mesure, on peut avoir de bons rapports avec la Ville. Cela dit, les sujets traités ne sont pas des trucs dont ils veulent nécessairement entendre parler. C’est à ce moment que l’empreinte médiatique entre au cœur de la démarche. Nous en utilisons tous les stratèges: titres chocs, images puissantes, messages clairs. On a le goût de provoquer dans la rue et on veut que les médias se sentent interpellés: faire un beau front page par le côté borderline, le sensationnalisme.
Et par rapport au milieu des arts actuellement, où considérez-vous vous situer?
C’est délicat parce que le rôle de l’artiste est souvent d’être détaché, de poser un regard extérieur, ce qui n’est pas du tout ce comment nous travaillons. On a choisi de se mettre dans un rapport direct. Reste que le geste individuel au départ est très intime, bien qu’il touche à des problématiques sociales, des enjeux de communauté. L’art est notre base de travail. On va tout de même plus loin que «le sujet de l’heure». C’est un leitmotiv d’appartenance, de quête d’identité, d’empowerment qui traverse toutes nos interventions. L’art, c’est l’élan à la souche, la motivation première mais il redevient aussi un outil d’échange. Et je ne le vois pas tant comme de la démagogie qu’une sérieuse réflexion sur des enjeux de société.
Donc, diriez-vous que votre souci est avant tout social ou esthétique?
On est des artistes avant tout: on cherche à jouer avec des concepts, des symboles. Mais la quête de sens nous pousse vers des avenues qui débordent du questionnement strictement esthétique. L’ATSA est un hybride entre l’amour de la création, du jeu – on ne se prend pas trop au sérieux – et le message qui est plus réactionnaire. Et ça devient un projet de vie aussi. On cherche à questionner la beauté qui nous entoure, le patrimoine, et ainsi lever nos yeux du bitume qui nous hypnotise et crée des distorsions dans notre rapport au monde.
Un livre paraîtra sous peu, soulignant les dix ans d’actions et d’interventions de l’ATSA. Est-ce le moment de porter une réflexion sur le projet, sur votre démarche? Si oui, qu’est-ce qui en ressort?
En fait, on n’est pas d’accord. Pour la première fois, on questionne notre vision commune, ce qui est très intéressant. On réfléchit peut-être à des projets de collaboration mais moins directe. Jusqu’à maintenant, on a toujours été d’accord… On repense un peu la structure du duo, à laisser une place aux individus et peut-être à d’autres artistes qui pourraient se joindre. Et puis on voudrait laisser plus d’espace pour des actions et des interventions rapides, des trucs qui demandent moins de grosse logistique et de préparation. En fait, on se demande comment conjuguer le développement durable au renouvellement.
Vous ouvrirez aussi les portes de CHANGE, le «magasin» de l’ATSA où l’on y retrouvera un éventail d’objets réalisés à partir des archives de l’organisme. Une façon pour vous d’investir la sphère du marketing…
Ça fait longtemps que le projet macère. On s’est rendu compte que ça pouvait devenir un lieu d’échange bien au-delà de l’objet où se créent des discussions, ne serait-ce que par l’attachement émotif audit objet. Et c’est un moyen de faire découvrir l’ensemble des créations de l’ATSA. De répandre le virus dans la ville. On invite d’ailleurs tous les gens qui pénètrent les lieux à lancer leur change par terre afin d’encourager notre «fond de commerce»: l’ATSA vous convie à une pause commerciale. (rires) Et de s’offrir d’avoir pignon sur rue, c’est le luxe de ne pas être principalement éphémère, d’avoir un lieu plus fixé dans le moment.
Et votre réflexion quant aux coupes infligées au milieu culturel…
Je trouve que Duceppe a eu une excellente réplique en affirmant qu’on met beaucoup d’argent à exporter la guerre mais pas une cenne pour l’art. Évidemment, l’art, c’est une soupape à la révolte. Écrasez ça et ça va très mal dans le monde. Une société bien pensante et consensuelle en est une éteinte et c’est terriblement dangereux. Il faut réglementer l’abus et ça n’a rien à voir avec l’art directement. En l’abordant sous un angle démagogique, on empêche la parole qui est fondamentale au geste. La censure est de couper le sifflet à l’élan créateur.
(Stéfane Campbell)
www.atsa.qc.ca