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L'abominable homme des cons
11 juillet 2008
Simon Jodoin

Car la langue n’est complète dans aucun, elle n’existe parfaitement que dans la masse. - Ferdinand de Saussure

Chers amis lecteurs… Il y a eu quelques vives réactions à la suite de ma dernière chronique. Patrick Bourgeois des Éditions du Québécois n’a pas du tout apprécié que je rapporte les propos qu’il a tenus sur les ondes du 98,5 FM et encore moins ma manière de les interpréter. Sous la menace de me mettre son poing dans la gueule, il m’a demandé de corriger les faits et de présenter mes excuses. Il m’a aussi reproché de ne pas avoir la crédibilité et les compétences nécessaires pour saisir ses «analyses».

Permettez-moi donc, dans un premier temps de rectifier les faits. Contrairement à ce que ses propos laissaient entendre, Patrick Bourgeois juge très important de préciser qu’il sait très bien que l’Afrique n’est pas un pays. Voilà, c’est dit. Si, à tout hasard, on vous le demande, vous pourrez répondre sans hésiter: «Patrick Bourgeois sait que l’Afrique est un continent, je l’ai lu dans le Bang Bang». Deuxièmement, il n’est effectivement pas juste de traiter Patrick Bourgeois de «pauvre moron» et je dois vous présenter mes plus sincères excuses. Il s’agit d’un cas beaucoup plus complexe et il a tout à fait raison sur ce point: je n’ai pas la crédibilité et les compétences pour poser un diagnostic sur sa personne. Je dois l’avouer humblement: je n’ai aucune notion en neurologie ou en psychiatrie.

Voilà voilà… Nous sommes des gentlemen.

Toujours est-il que toute cette querelle impliquant des intervenants rompus au nationalisme pur et dur m’a laissé un certain sentiment d’étrangeté dans la poitrine, une sorte de décalage horaire. On a voulu me parler de l’importance de la langue, de l’identité québécoise, de notre culture qu’il faudrait protéger de l’immigration qui nous menace d’anglicisation et des «Canadians» colonialistes qui nous menacent d’assimilation. Vouloir relativiser cette phobie (car c’en est une), ce serait automatiquement devenir un collabo, un agent du SCRS ou une taupe de la GRC…

Décalage je vous dis… Voyage sur une autre planète… Parlons donc, si vous le voulez bien, de langue et de culture… Laissez-moi vous expliquer dans quel pays je vis, par le biais de la scène émergente alternative qui connaît en ce moment un bouillonnement qui n’a rien à envier à l’âge d’or de la création artistique que le Québec a connu dans les années 70.

Tout cela a commencé il y a plus que quinze ans. On sortait tout juste de la morosité post-référendaire des années 80. À l’époque, la scène alternative musicale se concentrait surtout à Montréal, autour d’une poignée d’artistes méconnus. On se souviendra avec raison de Groovy Aardvark, mais aussi, et surtout, de GrimSkunk. Je dis surtout à cause de Franz Schuller, guitariste du groupe et fondateur de la maison de disques Indica qui propose aujourd’hui un vaste éventail de produits incontournables dans le monde culturel québécois: les disques à succès des très world Dobacaracol et des très Drummondvillois Trois Accords, le tout récent disque du très francophone Ivy, le dernier effort du très Bleuet Dany Placard, etc. L’initiative d’abord essentiellement anglophone de Franz Schuller, qui avait pour but de produire les disques de GrimSkunk, est devenue une entreprise au succès enviable qui permet le rayonnement d’une culture québécoise riche et diversifiée.

L’exemple de Indica est frappant. Grâce à cette étiquette, et grâce au public qui a suivi son offre culturelle, le boulevard Saint-Laurent n’est plus une frontière… Le portrait manichéen entre les méchants anglos et les valeureux francos se trouve aboli. La scission entre Montréal et les régions ne tient plus non plus. Ces artistes viennent de partout, jouent partout, dans des petits bars, des festivals, des grosses salles, sur les ondes de radios locales ou commerciales. Ils participent à l’économie locale des régions et des grosses villes ainsi qu’à la célébration de notre culture telle qu’elle se présente désormais.

Depuis la fondation d’Indica, l’état de la scène alternative québécoise a beaucoup et positivement évolué. Les exemples foisonnent. Je devrais aussi vous parler de Dare to Care, initiative d’Éli Bissonnette, qui met en marché les créations de Malajube, Pawa Up First, Les Georges Leningrad et We Are Wolves pour n’en citer qu’une poignée. Grosse Boîte, étiquette de disques issue de l’initiative de ce même gentleman, propose de son côté les créations de quelques artistes désormais incontournables: Tricot Machine, le Husky, Jean feu-Leloup Leclerc en vinyle… Tous des projets qui permettent un brillant rayonnement de la culture québécoise telle qu’elle se présente actuellement.

C4 Productions, initiative de Pierre Thibault, Olivier Langevin et Pierre Girard, permet de faire le même constat. Cette compagnie propose le travail d’artistes tels que Fred Fortin, Galaxie 500, Gatineau, mais aussi Afrodizz et aRTIST oF tHE yEAR, deux très bons groupes anglophones… Je m’en voudrais de ne pas nommer au passage ces rockeurs du Lac-Saint-Jean que sont Les Dales Hawerchuk, groupe ainsi nommé en l’honneur du célèbre joueur de hockey d’origine torontoise des Jets de Winnipeg… Ce n’est pas peu dire! Pierre Girard, un des fondateurs de la compagnie, a travaillé avec Les Colocs, notamment sur Dehors novembre, (au sein duquel figure le grand succès, Tassez-vous de d’là, dont le refrain est chanté en wolof)… Olivier Langevin, guitariste de talent, a su enjoliver les œuvres d’une foule d’artistes typiquement québécois, les plus notables étant sans doute Mara Tremblay et Fred Fortin. Ces collègues, pour qui j’ai un immense respect, s’embarrassent-ils d’une phobie linguistique dans les choix éditoriaux qu’ils font au sein de leur maison de disques? Il me semble que non. Et c’est tant mieux.

Vous en voulez encore? Parlons alors de Bonsound, une autre compagnie incontournable, au nom tout à fait bilingue, qui propose les produits de Philippe B, Les Breastfeeders (qui malgré son nom chante et met en valeur la langue française), Yann Perreau, Radio Radio (ces Acadiens qui rappent en chiac), Maxime Morin aka DJ Champion et son Chill’Em All où Betty Bonifassi entonne avec aplomb un «Oh Lord» qui a fait le succès du disque…

Vous n’en avez pas assez? Alors parlons de la feuille de chou que vous tenez dans les mains, le journal Bang Bang, initiative de Patrice Caron, Nelson Roberge et Leonardo Calcagno, qui permet le rayonnement partout en province de tout ce beau monde, d’une culture riche et actuelle qui définit le Québec d’aujourd’hui. C’est ce même Bang Bang qui vient tout juste de créer une version anglophone du journal qui paraît quelques fois par année ailleurs au Canada. Ce sont ces gentlemen, Patrice Caron en particulier, qui ont permis l’union de l’ancien Gala des MiMi (Montreal International Music Initiative) – projet à l’origine essentiellement montréalais et anglophone – à celle du GAMIQ, le Gala de l’Alternative Musicale Indépendante du Québec, un événement qui s’étend désormais à tout le Québec sans se soucier de la «frontière» linguistique…

Vous en redemandez? Désolé, je n’ai plus d’espace. Je pourrais vous parler de Bande à Part à Radio-Canada, du Voir qui publie aussi le Hour, de Ghislain Poirier désormais chez Ninja Tune (qui a un bureau à Montréal) qui a permis les premiers raps de Séba, véritable poète québécois qui œuvre désormais dans Gatineau. Je devrais vous parler de Karkwa, lauréat du prix Félix-Leclerc et du Félix de l’Auteur-compositeur de l’année, avec son leader très francophone de la Côte-Nord, Louis-Jean Cormier… Karkwa donc, qui vient tout juste de s’unir à Patrick Watson pour une rencontre musicale bilingue, digne des Fiori-Séguin de naguère: Karkwatson…

Allez… Dites-le-moi encore… Dites-moi que tout ce beau monde menace la culture québécoise, qu’ils travaillent à sa perte, qu’ils sont les artisans de la chute de notre identité… Dites-le-moi… Sans rire.

Il est sans doute possible que, individuellement, ces travailleurs souhaitent construire un pays. C’est un projet fort louable et probablement tout à fait crédible. Mais une telle construction ne semble plus passer par la simple exclusion des influences anglo-saxonnes ou pire, par la simple phobie maladive qu’une collaboration entre les anglophones et les francophones (ou même avec des citoyens de toutes origines) puisse nuire à qui que ce soit…

Tous ces artistes sont le reflet d’une aspiration profonde du peuple québécois: la fin des deux (trois, quatre, cinq…) solitudes, d’une rupture que certains individus font leur pain et leur beurre de promouvoir…

On ne se tromperait pas de beaucoup si nous tentions de voir dans ce phénomène de société une illustration de la définition de la langue chez Saussure, soit «un trésor déposé par la pratique de la parole dans les sujets appartenant à une même communauté». Quand tous ces artistes, au même titre que n’importe quel citoyen, «prennent la parole» par leurs actions et leurs créations, ils enrichissent ce trésor.

Vous pouvez certainement refuser de voir tout cela. Vous pouvez même l’ignorer. Vous pouvez vous repasser sans cesse les grands succès d’antan si le cœur vous en dit. Vous pouvez porter votre bonnet de patriote, enfoncé jusqu’en bas du nez, pour marcher au pas vers les sables mouvants du provincialisme nostalgique et paranoïaque pour vous y enfoncer… Allez-y! Courez même! Vous arriverez plus vite.

4 commentaires
  1. adrien gaumont dit :

    Cher Jodoin
    Comme souvent, le clou, à fond la caisse.
    Ce serait dommage de laisser passer dans les craques du grand oubli médiatique, l’inénarrable présence de Claude Rajotte, l’ai-je dit, ici Claude Rajotte, fidèle des toutes avant-premières heures de tous ces snoros de la scène alterno-rock-punk quécan.
    Et pis log, pour citer l’autre:”Quand le moi est fragile, le nous sert de prothèse”.
    Bon été.

    ag

  2. JF FORTIER dit :

    Nationaliste, fédéraliste, c’est l’même problème, moé je l’ai pas. Comprends-tu ça? Do you get this?

  3. Jacques Lavoie dit :

    Simon, merci! Ça fait bien trente ans que je milite pour l’indépendance et disons que j’ai passé l’âge de lire le bang bang. Depuis 1995, je me tue à faire valoir que l’idée d’un pays ne passera jamais si on ne cesse de considérer les anglophones comme des ennemis pour les considérer comme des conpatriotes. C’est le problème numéro un des indépendantistes. Il faut vendr ele projet aux anglos, dans leur langue même. Je me suis fait traiter de con, de traitre et même de fédéraliste! (après trente ans de militantisme, ça fait bizarre ça.). Tu peux pas savoir comment ça fait plaisir de retrouver dans ta chronique ce que je répète depuis des années.

    Patrick Bourgeois est un drôle suivi par trente adolescents en mal de révolte. C’est presque rien. Mais il y en a une poignée de drôles comme lui. Ensemble, tous ces presque rien bout à bout, ils sont quand même un bon nombre et ils dénaturent le projet.

    Lâche pas! Si les jeunes commencent à comprendre ça, rien n’est perdu! Tu me donnes espoir!

  4. Louis-Pascal Verreault dit :

    Ça fait mauditement du bien de te lire. Je suis tombé sur ton site par l’entremise du blogue de Patrick Bourgeois. Ça fait un bout de temps que je le lis. Ce gars-là me donne froid dans le dos. Je veux absolument pas que le Québec soit dirigé par des nationaleux comme ce crétin fini qui relève plus du fascisme amateur que d’autre chose.

    Des fois je me demande si ce gars-là fait pas l’affaire du fédéral. C’est un vrai repoussoir tellement sa violence et sa démagogie bête et stupide donnent une mauvaise image des souverainistes. En plus Bourgeois et sa gang de frustrés divisent les indépendantistes en traitant de “fédéralistes” ceux qui pensent pas comme eux (comme c’est arrivé à Jacques Lavoie l’explique ci-haut). Bourgeois veut faire le gourou qui décide de la pureté de la doctrine. Tous les autres qui sont le moindrement nuancés par rapport à sa doctrine, il les traite de “vendus”. Wow ! ça va être beau un Québec sous la botte de ce dictateur en herbe ! Mais pourquoi les dirigeants respectables du mouvement souverainiste ne le condamnent pas ? J’en vois même souvent s’acoquiner avec lui, l’appuyer, lui donner de la respectabilité alors qu’il n’y a rien de respectable dans ce qu’il fait.

    Son “Réseau de Résistance Québécoise”, c’est une clique qui me fait penser au FLQ. En fait j’ai l’impression qu’ils veulent faire revivre le FLQ. On connait l’impact négatif que le FLQ a eu sur le mouvement indépendantiste.

    Bref, merci d’avoir tenu tête ce petit despote exalté.

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