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Reportages et entrevues
4 septembre 2008
Stéfane Campbell

En l’espace d’à peine un an, Gatineau est passé de «phénomène live couru dans les petites salles montréalaises relativement confidentielles» à «phénomène live qui tourne à travers la francophonie, supporté par un MIMI déjà en poche en plus de trois nominations au GAMIQ ainsi qu’une mention pour le Prix de la chanson ÉCHO 2008 de la SOCAN» et la liste pourrait continuer… Évidemment, l’élément central de ce volcan d’attention réside en ce premier album éponyme paru en octobre dernier: dix-sept titres qui vont dans tous les sens – hip-hop, rock, punk, jazz, gospel – et qui ont séduit la critique, ici comme ailleurs, pour aboutir sur à peu près toutes les listes de fin d’année des principaux médias.

Alors que l’on croyait le groupe sur le point de se poser pour souffler, tout le contraire anime pourtant Séba et Keuk au moment de faire le point. «On aurait pu décider d’attendre un an en se laissant croire qu’on est big mais on tient à rester dans le travail, à l’affût, dans l’action. Et puis, on prend des notes sur ce qui fonctionne mieux ou non avec l’expérience de scène. La réflexion et le cheminement sont beaucoup plus efficaces en restant dans l’action. Autant on se posait moins de questions pour le premier album parce que la plupart des pièces avait passé le test de la scène, autant là on est dans l’urgence de balancer le nouveau stock live avant de s’enfermer en studio», nous dira Séba sur l’état des lieux avant de conclure: «J’ai vraiment la chienne!»

Un point que Keuk vient quelque peu nuancer: «Moi, “j’ai pas peur d’avoir peur”. Les gens ont embarqué – la critique comme les auditeurs – alors on peut se permettre d’oser encore plus. Le groupe s’inscrit dans une longue progression sur le plan du son. Et bien que je ne renie en rien le premier disque, on sent que ça veut évoluer vers quelque chose d’autre, sans savoir exactement de quoi il en retourne. On est encore dans la phase combative à se faire une place bien à nous alors… C’est probablement aussi un peu pour ça que nous enchaînons tout de suite avec l’enregistrement, pour garder le feu roulant. Je crois que c’est plutôt sain en bout de ligne», résume le principal compositeur de la formation.

«Saigner pour le poème, lutter pour le thème»

En cinq ans de parcours, les quatre musiciens se sont servis du prétexte hip-hop comme d’une arme contre lui-même. Avec pour seuls outils une console, une basse, une batterie et une prose vitriolique, débarrassées de surenchère d’effets [«on a resalit plusieurs tracks en cours d’enregistrement»] et de tout l’accoutrement soi-disant élitiste que confèrent les paradigmes d’un genre donné pour laisser le champ libre à l’exploration, la folie, la colère. S’inspirant de racines purement punk sur la forme tout comme le fond, la formule de Gatineau s’éclate la bouille. «C’est sûr qu’il y a quelque chose là-dedans qui provient directement du punk, du cirque de Bérurier Noir et de toute cette vague-là. Tout le côté sombre et théâtral du groupe s’en inspire beaucoup», nous dira Keuk quant à la soupape de l’entreprise.

Dans son essai Lipstick Traces – Une histoire secrète du vingtième siècle, qui positionne le punk comme catalyseur déviant de l’idéologie situationniste de Guy Debord démolissant les schèmes jusque-là érigés par l’arène du rock, l’auteur Greil Marcus y va d’une définition enflammée de l’impact du genre sur son époque: «C’était un concentré de chaos, une mise en scène des derniers jours de la vie quotidienne. Par toutes sortes d’émotions elle allait frapper au visage ceux qui hésitaient entre la fixité d’un regard vide et une grimace sardonique. […] Et en réponse à ce qui était soudainement perçu comme le gel totalitaire de monde moderne la musique semblait en émaner. C’était aussi quelque chose de neuf sous le soleil: un nouveau son.»

Une définition qui, pondérée à l’échelle du filon musical exploité par Séba et cie, pourrait s’appliquer en ce que le groupe cherche constamment à s’affranchir des limites esthétiques d’une faction hip-hop dont ils sont plus souvent qu’autrement taxés. «On part d’une grosse masse abstraite d’on ne sait trop quoi et on cherche à approfondir les différents filons qui en ressortent. Il y a le Gatineau très loud, dans la distorsion et qui veut tout péter, et il y a le Gatineau qui chante, les mains dans les airs, en presque harmonie: ce sont deux versants qui se rencontrent dans la musique et qui ne pourraient probablement pas fonctionner l’un sans l’autre. On ne s’empêchera pas d’aller là vers quoi la musique appelle. Le but est d’amener le climax de la pièce à son paroxysme. En ne tombant jamais complètement dans un créneau ou un autre, l’ouverture est très grande.»

Ce sur quoi Séba renchérit: «On a tellement touché à plein de styles différents sur le premier disque que ça nous laisse une latitude immense pour ce qui reste à venir. On pourrait sortir de quoi de complètement jazz ou pop ou dance. On a même une pièce gospel sur l’album [The Christ is Right]! Il n’y a pas de censure: si on arrive avec un riff nouvel âge et qu’on l’aime, on ira au bout de ça aussi. Et nous l’assumerons. En même temps, il y aura toujours une bonne dose d’ironie, ce qui fait probablement que ça marche.» Un grincement cultivé envers et contre tous. «Je ne sais pas si ça joue pour ou contre nous mais j’ai l’impression qu’on va toujours être perçu comme un band bâtard. Dans tout ce qu’on fait, ce ne sera jamais dans la forme pure des genres.»

Et une ambiguïté qui contamine le contenu jusqu’à la scène. «En perfo, avec un loup à la batterie, je pense qu’on a mis en branle beaucoup d’éléments qu’on n’a pas encore exploré réellement. Je ne peux même pas te dire pourquoi il porte ce masque-là… En France, on a même fait une vidéo dans la forêt où l’on disait chercher le loup. Peut-être que ça nous donnera quelques pistes de jouer avec ça via la caméra, à rendre les choses plus concises. En fait, on commence à croire que c’est une entité mi-homme, mi-loup pour avoir été exposé aux émanations de BPC de Saint-Basile-le-Grand. C’est aussi notre filon de départ pour le deuxième album.», conclue Keuk, sur les traces de la bête. (Stéfane Campbell)

www.gatineau.mu

5 septembre – La Ninkasi (Québec)
6 septembre – Le Bunker (Chicoutimi)
13 septembre – Le Téléphone Rouge (Sherbrooke)
19 septembre – L’Azile (Joliette)
20 septembre – Underworld (Montréal)
21 septembre – Théâtre Corona, GAMIQ (Montréal)

Photo Julie Gauthier

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