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L'abominable homme des cons
Chers amis lecteurs… J’ai bien failli manquer à mon devoir de dévorer un bon plat de connerie, vacancier que je suis au moment où j’écris ces lignes. Eh oui… Je me suis trouvé une belle tanière dans le Médoc, en France, à quelques kilomètres de la Côte d’Argent, une plage bordée de dunes longue de plus de cent kilomètres qui va de la Gironde à Arcachon. Occupé à savourer quelques grands crus et à manger des huîtres, j’en suis presque venu à oublier mon devoir. Mais voilà, il pleut depuis trois jours et à force de me tourner les pouces en regardant le ciel gris foncer vers la mer, je me suis souvenu que j’avais un article à remettre quelque part au mois d’août… Ça m’aurait attristé de vous abandonner dans mes songeries viticoles et gastronomiques. D’autant plus que quelque temps avant mon départ, une anecdote m’avait presque fait sourire. C’était lors du concert que The Police donnait à Montréal. Le journal Le Devoir, après s’être vu refuser l’accès gratuit que l’on accorde généralement à la gent médiatique, s’est indigné de son funeste sort. En effet, le producteur du spectacle, considérant que ce journal n’avait pas annoncé la mise en vente des billets et ne couvrait pas assez souvent les événements qu’il produit, a tout simplement laissé entendre que si un journaliste du Devoir voulait assister au spectacle, il devrait faire comme tout le monde et payer son billet car son nom n’allait pas se retrouver sur la liste des journalistes invités. Comme on peut s’en douter, l’indignation a été partagée par quelques-uns de ses collègues et blogueurs qui, unanimement, ont dénoncé ce qu’ils considéraient être une atteinte à la liberté de presse et à l’impartialité journalistique. Selon eux, l’accès libre aux médias lors d’événements artistiques ne devrait pas être une récompense reçue à la suite de la couverture d’événements antérieurs ou à une publicité gratuite. Un exemple parmi tant d’autres. Celui d’Élodie Gagnon, sur le blogue de Bande à Part, qui, indignée, écrivait que: «Les critiques et journalistes artistiques ne sont pas là pour faire vendre des billets. Ils sont là pour donner leur opinion objective sur un événement.» Euh… Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer, au juste, ce qu’est une «opinion objective»? Soyons sérieux… La seule manière d’être un tant soit peu objectif dans le domaine de la chronique artistique serait de se limiter à énoncer des faits. On devrait se contenter de rapporter des heures de spectacles et des dates de sorties d’album… Au mieux, on pourrait énumérer le nombre de musiciens qui forment un groupe, les instruments qu’ils jouent ou encore révéler leurs dates de naissance et la couleur de leurs cheveux. Sitôt que l’on s’adonne à quelque chose qui ressemble à une critique, où le principal enjeu consiste à donner son opinion, à porter un jugement de valeur sur un produit culturel, on nage en pleine subjectivité. Qu’on nous dise que l’opinion d’un critique professionnel est fondée sur des années d’expérience, qu’il écoute des centaines de disques par mois et que, fort de sa culture, il sait de quoi il parle lorsqu’il encense ou démolit telle ou telle création n’y change rien… Son discours est de bout en bout forgé par ses goûts et ses émotions. Plus encore, la subjectivité est bien plus insidieuse qu’on ne se l’imagine… Le simple fait de faire des choix, de toujours rapporter, par exemple, la moindre nouvelle qui concerne Malajube, mais jamais celles qui concernent Kaïn, c’est déjà naviguer sur l’océan vaste et profond de la subjectivité et même parfois suivre les sillons d’une partialité à peine dissimulée. Les journalistes culturels, les programmateurs radiophoniques, les animateurs télé ou radio, les chefs de pupitres des sections musique, théâtre, danse, arts graphiques ou littérature, les responsables de la programmation des festivals et ceux des salles de spectacle, les membres des jurys au Conseil des arts et des lettres, à Musicaction ou aux Francouvertes, les chroniqueurs de tout acabit et tant de monde encore peuvent certes se targuer d’avoir passé beaucoup de temps à forger leur culture relative de tel ou tel domaine artistique, mais ne peuvent et ne pourront jamais brandir l’objectivité quand vient le temps de qualifier leur discours. Proclamer une telle absurdité, c’est au mieux faire preuve d’imbécillité, au pire démontrer une détestable mauvaise foi. On peut certainement s’inquiéter du fait que dans le domaine de la culture, comme ailleurs, information et publicité sont bien souvent des termes interchangeables. Mais cette inquiétude n’a rien à voir avec une éventuelle objectivité journalistique. Ce qui est ici en jeu, c’est bien plutôt l’immunité médiatique: peu importe ce qu’un journal dit ou ne dit pas, peu importe ses opinions, cela ne devrait pas encombrer son accès aux événements d’intérêt public. Malheureusement, il faudra un jour s’en rendre compte, un spectacle des Police, ce n’est pas un bien public, mais un produit privé, en tout point semblable à un contenu journalistique. Si les différents médias peuvent faire le choix de publier ou non telle ou telle nouvelle au nom de leur ligne éditoriale, je m’explique mal pour quelle raison les producteurs ne pourraient pas, de leur côté, faire des choix de même nature…
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