14 mars 2008
Arnaud Cordier
La bibitte de studio est enfin sortie de son antre après une année passée à modeler un album remarquable avec Andorra en 2007. Comme la tradition le veut, et principalement afin de pouvoir mieux vivre de sa musique, Dan Snaith prend une nouvelle fois la poudre d’escampette. Accompagné de trois musiciens, Caribou triture sa pop solaire avec minutie, la rendant sonique par instants et souvent hallucinogène. On ne vous recommandera jamais assez de réserver votre ticket pour son passage montréalais le 23 mars à La Tulipe. Un groupe à vif vous y attend.
J’ai la chance de pouvoir t’accrocher pour cet entretien. Incroyable pour des nomades comme vous…
Oui, effectivement, on a juste deux semaines de vacances et puis on repart pour vérifier si on est réellement des dingues ou pas! Mais j’avoue que nous aimons vraiment la route, aller de ville en ville à la rencontre des gens «normaux».
En regardant ton calendrier de shows, je me suis demandé comment on pouvait maintenir un certain niveau de qualité pour chaque spectacle lorsque l’on part sur des séries de 50 shows sans jour d’arrêt…
En fait, on se prépare psychologiquement et dans la pratique, lorsque nous partons, nous avons derrière nous pas mal de temps de répétition, ce qui nous permet d’arriver sans vraiment de grosse pression sur scène. Ensuite, on adore la tournée pour ce qu’elle comporte comme échange, comme concentration de vie. Ce n’est pas tous les jours évident, je te l’accorde, mais on y arrive quand même sans problème. On essaie de maintenir également un niveau identique d’un spectacle à l’autre. On connaît notre matériel jusqu’au point où cela devient presque mécanique dans le bon sens du terme.
Est-ce que vous vous laissez de la place pour d’éventuelles improvisations ou flottements?
Pas vraiment car ce que nous jouons est principalement de la pop, et dans cet ordre d’idées, la pop se doit d’être encadrée, si tu veux. Mais notre jeu évolue, nous nous améliorons tout au long de la tournée, si tu veux. Le but étant d’arriver à un certain moment dans le set où tout devient presque une transe, la musique devient une sorte de décor avec des musiciens sur scène. Pour les dernières dates et celles à venir, nous avons un visuel, en plus d’un jeu de lumières et des effets, basé sur des animations (réalisées par les mêmes personnes qui font mes clips) et la tâche est ardue car nous devons nous ajuster aux images dans un temps donné. Le challenge est vraiment intéressant pour nous et les gens dans la salle.
Tu sembles attacher beaucoup d’importance à cette vie collective sur la route alors qu’en studio tu pars d’un principe d’isolement pour créer tes albums…
Sur la route, nous vivons une expérience collective enrichissante. On se sent bien ensemble, on se connaît depuis assez longtemps pour comprendre l’autre dans ses moindres attitudes, réactions… J’ai besoin de mes amis sur la route et ainsi de pouvoir couper avec une période qui correspond au studio, celle-ci se traduisant par une extrême solitude. Je fonctionne comme ça depuis que j’ai 13 ou 14 ans. Je passe des jours et des semaines chez moi à produire une masse impressionnante de musique. Pour Andorra, je peux dire que j’y ai passé un an non-stop. Ce que tu entends sur l’album, c’est une infime partie, une fraction, de ce que j’ai pu produire.
Tu ne demandes jamais l’aide de quelqu’un dans ta production?
Il peut arriver que je demande de faire des voix par exemple mais c’est rare. Cette solitude est aussi un luxe car je ne dépends de personne, je ne dois pas prévoir d’horaire de répétition, ni investir de l’argent démesuré pour le studio. Si je décide de me lever en pleine nuit et produire pendant 24 heures sans arrêt, je le fais. Et encore une fois, depuis mes premiers essais, j’ai gardé la même démarche.
Tu as une collection impressionnante de vinyles. Écoutes-tu beaucoup de musique pendant tes enregistrements?
Oui, toujours, je m’abreuve de musique constamment. J’essaie bien sûr de me garder au courant des nouvelles sorties, mais je plonge beaucoup dans de vieux vinyles, allant de groupes latino-prog à du rock psychédélique sixties en passant par des musiques plus expérimentales.
Quel est ton rapport au pays depuis que tu vis à Londres?
La question revient souvent, les gens (les journalistes) pensent que je suis en mal avec le Canada, ce qui est faux. J’ai eu l’occasion de vivre à Londres pour faire des études en mathématiques et bien sûr il était clair que je continuerais à faire ma musique parallèlement. J’y suis bien. Je voulais changer d’air, non pas par dépit ou réaction, mais plus pour connaître autre chose que l’Amérique du Nord, faire partie d’un autre monde où les échanges entre les pays sont marqués. Mais il est vrai que c’est moins facile que Toronto ou Montréal à tous les points de vue. Ces deux villes ont une concentration d’artistes incroyables qu’on ne retrouve pas ici.
La sécurité et le coût de la vie sont différents en Europe?
Pas mal, oui. Chaque jour, je le prends comme un défi, le stress est élevé. L’argent est aussi un facteur de stress important. Les loyers et la vie en général sont beaucoup plus cher, mais comme je te dis, je me sens vivre pleinement quand je suis dans cet état de tension perpétuel. Être à vif sur une base quotidienne, c’est constructif à bien des égards.
Un petit mot sur le changement de label?
J’étais très bien avec les gens de Domino mais pour des raisons pratiques, je suis allé avec Merge. C’est aussi un label initié et géré par des musiciens, cette idée me plaît beaucoup et si je rajoute qu’ils ont sorti l’un de mes albums préférés (In The Aeroplane Over The Sea de Neutral Milk Hotel), le choix n’était pas difficile non plus. (Arnaud Cordier)
www.caribou.fm