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Probablement parce qu’il ne fait pas dans la demi-mesure, on a souvent taxé Bruce Springsteen de racoleur. Il s’agit bien là d’une lecture superficielle de l’œuvre d’un artiste qui compte parmi les figures les plus importantes de la culture américaine.

Les commentaires emportés que suscite l’œuvre de Springsteen sont une des plus convaincantes preuves de sa portée dans l’histoire du rock. Certains comme Chuck Klosterman se rangeront du côté de ceux pour qui le natif du New Jersey n’est qu’un créateur de mythe dont l’inanition n’a d’égale que la fulgurance avec laquelle il les porte en chanson: «Springsteen écrit comme quelqu’un qui taperait une lettre pour adolescents à partir du Penthouse Forum: des lignes comme “just wrap your legs round these velvet rims / and strap your hands across my engines” est aussi drôle que n’importe quelle chanson que Tenacious D a jamais enregistré, sauf que Bruce tente d’être profond». Au-delà de la drôlerie de la rhétorique de Klosterman, il nous semble que, soit par mauvaise foi, soit par méconnaissance, le critique tourne les coins ronds. Il ne faudrait pas confondre Bruce Springsteen et John Mellencamp. S’il n’était que le working class hero chantant de la figure de style maladroite que décrit Klosterman, Springsteen n’aurait pas hérité du surnom de The Boss.

C’est en concert que les chansons de Bruce Springsteen prennent toute leur épaisseur et que plusieurs d’entre elles deviennent les essentiels brûlots fédérateurs qu’on devinait sur disque. On peut entre autres y constater de visu qu’il n’est pas le prolétaire empêtré dans des textes pétris de clichés que Klosterman dépeint. Springsteen y devient, comme toute bonne rock star, figure propice à déification. À force de mimiques narcissiques, de sourires gouailleurs, d’appels aux vivats, Springsteen arrive à incarner minutieusement le personnage de fils de prolétaire s’étant extirpé de son milieu qui implore sa blonde dans Thunder Road: «So Mary climb in / It’s a town full of losers / And I’m pulling out of here to win». Si l’on croit Nick Hornby, célèbre romancier anglais auquel on doit High Fidelity, Springsteen, avec ce personnage, arrive à toucher l’universel: «j’ai beau ne pas être Américain, ne plus être jeune, détester les bagnoles et comprendre tout à fait pourquoi tant de gens trouvent Springsteen grandiloquent et histrionique, Thunder Road réussit à me parler».

Se priver de Springsteen serait donc prêcher par excès d’antiaméricanisme zélé et bouder son cathartique plaisir. Il faut le voir actualiser sur scène l’amitié qu’il décrit dans nombre de ses chansons avec Little Steve Van Zandt, complice guitariste depuis la tournée de Born To Run, pour prendre le pouls de la sincérité de l’homme à la Telecaster. Pudique, mais sans modération dans son intensité, cette amitié a de quoi rassurer sur l’avenir du rock. On est bien loin du pécuniaire mariage de raison entre Keith Richards et Mick Jagger. Quand Springsteen invite son vilain garnement de comparse Van Zandt à partager son micro, l’homme parvient à nous faire croire à la durabilité de l’amitié. Venant d’un artiste qui s’était fixé comme but de découvrir si l’amour est vrai («the primary questions I’d be writing about for the rest of my work life first took form in the songs on Born to run, I want to know if love is real»), ces poignantes certitudes sont toutes bienvenues. (Dominic Tardif)

www.brucespringsteen.net

2 mars – Centre Bell (Montréal)

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